Après un an passé dans un laboratoire dont la thématique principale est l’évolution et la conservation du vivant, je n’avais pas encore eu l’occasion d’aller crapahuter dans le bush pour récupérer des échantillons. C’est maintenant chose faite… et rien ne vaut le travail sur le terrain!


Un soir comme un autre, on se retrouve avec quelques amis dans un pub pour se délasser après la semaine. Au milieu d’une discussion, Jess se tourne vers moi et me propose de venir avec elle en Tasmanie pour y chercher des échantillons. Comme ça. Je lui réponds “on part quand?”. Comme ça…

C’est donc après une préparation de dernière minute que, quelque peu mal organisé, notre petit groupe de jeunes chercheurs prend la route dans une auto de l’université. Aaron et Jamie sont les paléontologues, Jess et moi les biologistes moléculaires, en bref une équipe à toute épreuve pour 10 jours de folles aventures. Sous condition qu’on arrive à se comprendre, Jamie étant néo-zélandais, Aaron australien, Jess américaine et moi pas anglophone du tout. Le plus drôle est que je ne suis pas forcément le moins bien compris, les néo-zélandais ayant un accent pour le moins particulier (ils disent “sex” pour “six” par exemple).

L’équipe au complet : (debout de gauche à droite) Aaron, moi, Lindsey, Jess, Jamie, Paul, (accroupis) Amy et Matt

On avale les 730 km pour aller à Melbourne où nous attend le ferry. On y retrouve un couple sympathique de photographes du National Geographic, Amy et Matt, qui vont couvrir nos fouilles dans le cadre d’un de leurs reportages en Australie. Après une soirée arrosée, on va finalement se coucher d’un pas chaloupé pas forcément dû au tangage prononcé du bateau…

A Devonport, je foule les terres du défunt tigre et du toujours vivant diable de Tasmanie. Ce coin du monde était pour moi un lieu de mystères et d’aventures, couvert par des forêts humides qui abriteraient encore quelques thylacines (le fameux tigre) selon certains passionnés. Le premier aperçu que j’en ai est pour le moins différent, avec des étendues vallonnées au milieu desquelles vaches et moutons broutent tranquillement. Il y a cependant un vrai charme bucolique, et ça fait du bien de se retrouver de nouveau dans des paysages aux mille tons de vert. Parce que la sécheresse, ils ne savent pas ce que c’est ici! Il peut pleuvoir, grêler ou neiger en tout temps, été comme hiver. L’Antarctique et ses vents polaires ne sont pas loin…

Nous allons directement chez Paul et Lindsey, nos guides pour la semaine. Comment vous décrire la gentillesse et la passion de ce couple de retraités qui ont plus d’énergie que les enfants de 10 écoles réunies à la sortie des classes? Ils ont passé leur vie professionnelle et personnelle dehors, à crapahuter en Tasmanie et ailleurs. Ils ont aussi construit leur maison de la cave au grenier, la plupart du temps avec ce que la nature leur offrait sur leur propriété : bois pour la charpente et le toit, argile et paille pour les briques, etc. Bref, des gens uniques et humbles qui donnent simplement espoir en l’humanité.

Forêt humide typique de la Tasmanie

De là, nous quittons définitivement la civilisation. Moi qui voulais de la forêt vierge, je ne suis pas déçu! Nous allons passer les 5 prochains jours dans la réserve du Mt Cripps, autant dire dans une région fréquentée uniquement par un club de spéléologie et quelques prospecteurs miniers depuis 30 ans. Paul et Lyndsey font partie de cette poignée de spéléologues qui ont cartographié les lieux, exploré 220 et quelques grottes et surtout lutté contre les compagnies minières et forestières qui voulaient tout saccager au nom du dieu dollar. Ils ont reçu pour cela l’appui inespéré d’un kangourou géant disparu depuis des dizaines de milliers d’années : Protemnodon anak, qui pesait dans les 120 kg. C’est en effet dans une des grottes du Mt Cripps qu’une équipe de paléontologues a mis la main sur un crâne de protemnodon. Notre mission, en plus de récolter d’autres fossiles plus communs mais aussi plus utiles à la recherche de Jess (qui travaille entre autres sur les wallabies), était évidemment de mettre la main sur d’autres spécimens de la mégafaune éteinte tasmanienne.

Mt Cripps est une particularité géologique intéressante. En effet le sous-sol est un véritable gruyère calcaire, parcouru de centaines de grottes dont les entrées en surface sont autant de puits dans lesquels les animaux se retrouvent piégés, pour le plus grand bonheur des chercheurs de fossiles! Mais avant d’atteindre ces os d’une autre époque, il faut marcher dans la forêt dense et humide, sur un relief qui a tout d’une boîte à œufs géante, avec tout le matériel de spéléo sur le dos. Je tiens quand-même à préciser que pour une première expérience souterraine, c’est idéal. Les grottes sont profondes de seulement quelques dizaines de mètres, accessibles sans devoir passer par des trous de souris. Bref, rien de trop exigeant et c’est tant mieux!

Un peu de spéléo…

On descend donc dans des boyaux souterrains, pour se traîner dans la boue, regarder dans tous les recoins, creuser patiemment dans les dépôts intéressants, scruter fastidieusement des sacs pleins de sédiments et, avec beaucoup de chance, tomber sur LE bout d’os qui fera briller les yeux des paléontologues. Vous aurez compris, ce n’est pas forcément facile de se retrouver allongé dans la boue toute la journée, avec une petite lampe sur le front, dans le froid et l’humidité. Mais l’excitation n’en est que plus grande lorsqu’Aaron regarde attentivement le fruit de nos fouilles et reconnait un tibia de wallaby vieux de plusieurs milliers d’années, une mâchoire de wombat du même âge, ou encore des restes de protemnodon!

La fouille s’organise autour d’un dépôt d’os : on creuse et on n’oublie pas de trier les sédiments pour les dents et fragments

Nous avons même découvert une nouvelle grotte en prenant un raccourci à travers une région qui a récemment brûlé. Pour la petite histoire, nous sommes en train de tracer un chemin tant bien que mal parmi les fougères et les arbres calcinés quand Paul nous montre un gros buisson d’orties. Il pose son sac à terre et nous annonce qu’une entrée de grotte se cache probablement derrière cette barrière naturelle (c’est comme ça dans cette région, mais je ne sais pas si l’association orties-grotte existe aussi ailleurs). On se prépare donc pour une petite reconnaissance, et Jess en profite pour illustrer une discussion en cours sur les dinosaures. Elle imite donc pour l’occasion un brontosaure et fonce dans les orties en grognant, les empoigne à pleine main pour libérer un passage, et réalise enfin que ça brûle! Personne n’a eu le temps d’arrêter le brontosaure dans sa lancée, mais on éclate tous de rire en voyant la stupeur comique qui se lit sur le visage de notre infortunée Jess. Elle n’avait pas fait très attention au nom de la plante (stinging nettle, pour ortie piquante)… Du coup la grotte s’appelle “Brontosaurus cave”, la grotte du brontosaure.

Pour récupérer de notre semaine dans le bush, la fin du voyage s’est déroulée tranquillement en effectuant quelques recherches dans les collections du muséum de Launceston, en dégustant des vins, chocolats et fromages dans la très agricole Tamar Valley, en visitant des grottes touristiques vraiment spectaculaires, et en se promenant dans des parcs parmi les wombats, échidnés, ornithorynques, pademelons et autres wallabies. Tout pour me donner envie d’y retourner avec Emmanuelle pendant les quelques jours de congé de fin d’année!

Pademelon, Redneck wallaby et échidné

Ornithorynque et wombat commun

En attendant, il me reste à me plonger dans mon nouveau travail tout en remerciant mon boss qui m’a autorisé à prendre quelques jours de congés pour participer à cette petite aventure paléontologique… pour laquelle il n’a aucun intérêt et à peine une semaine après avoir commencé mon contrat!